13/11/2019

Le Pseudo rapport contre la défense aérienne suisse !

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Un article paru ce jour dans la presse parle donne l’avis d’un spécialiste international de la défense sur le fait que la Suisse n’a pas besoin d’une trentaine d’avions de combat et pourrait faire mieux avec moins d’argent. L’occasion de revenir sur cet épineux dossier et de vous donner quelques précisions.

Un rapport demandé par le PS :

Ce rapport fait suite à une demande du parti socialiste suisse, qui est engagé contre le projet air2030. La parution de ce rapport fait suite à une action coordonnée après qu’une délégation du PS se soit rendue chez l’avionneur italien Leonardo. L’objectif étant de proposer comme avion le M346FA en lieu et place des quatre avions testés ce printemps. Ce rapport en allemand est constitué d’une centaine de pages.

L’intoxication :

Si, de prime abord ce rapport semble assez sérieux au début de la lecture, on s’aperçoit assez vite que « l’expert » ne maîtrise pas les éléments clefs d’une défense au sein de notre pays. Celui-ci tente bien de prendre comme exemple de pays étrangers comme référence comme l’Arabie Saoudite. Tout d’abord, je ne peux que m’interroger sur le niveau de connaissances de celui-ci, ce rapport et du niveau d’information. Il semble que cet expert ne sache pas que les ondes radar ne traversent pas les montagnes ! Voici un exemple en ce qui concerne la défense sol-air imaginé par le rapport (fig1) :

 

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Selon ce schéma, à aucun moment les radars ne sont perturbés par les montagnes ! Hors, la réalité terrain et fort différente. Toute personne ayant servi dans la DCA, sait que celle-ci et affectée par notre topographie particulière. Vous en doutez ? Voici une copie d’un schéma de détection d’une batterie RAPIER (Fig2) sur une position que j’ai eue l’occasion d’exploiter. Vous constaterez que la détection ne peut couvrir à 360°  en cause les collines et montagnes environnantes. Le système RAPIER étant  de courte portée, je vous laisse imaginer comment réagirait un système longue portée ! Le schéma utilisé par ce rapport et simplement irréaliste et trompeur.

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Propagande pour le Patriot :

Le rapport tend a démontré de manière maladroite qu’un système sol-air serait plus intéressant et plus important qu’un avion de combat. Ce dernier néglige le fait qu’un système missiles sol-air est avant tout une arme de guerre, inopérable en temps de paix et à plus forte raison pour la police du ciel.

Mais ce rapport va plus loin, puisqu’il donne même sa propre évaluation des systèmes Raytheon Patriot et Eurosam SAMP/T. Là où les choses dérapent complètement c’est lorsque celui-ci recommande de choisir le système américain ! 

Promotion du M346FA :

Concernant le futur avion de combat, le rapport propose donc ouvertement sur  l’avion école M346 de Leonardo. Il semble clairement que l’expert ne disposait pas des dernières informations disponibles sur le sujet. En effet, notre spécialiste recommande l’achat du M346, car celui-ci ne viendrait pas remplacer les Boeing F/A-18 « Hornet » mais serait complémentaire de celui-ci sur le long terme. Pour cela, il faudrait prolonger les « Hornet » au-delà de 2030 et investir sur un nouveau radar et une nouvelle électronique. Toute la démonstration est basée sur cette théorie.

Le rapport néglige plusieurs points :

Nos « Hornet » sont déjà prolongé jusqu’en 2030, passant de 5'000 heures de vol à 6'000. Le Hornet n’est plus produit pas Boeing et a été retiré des unités de première ligne au sein de l’US Navy cette année. Par ailleurs, dès 2023, l’avion sera progressivement retiré du service par la Marine américaine. De fait, les mises à jour des logiciels ne seront plus disponibles à partir de 2023. L’obsolescence guette. Il sera donc impossible, comme le prétend ce rapport, d’y adapter un nouveau radar, ni une nouvelle électronique. De toute manière, cela ne servirait à rien, puisque le potentiel de la cellule et de pièces détachées arriveront en bout de course en 2030.

Le Leonardo M346FA :

Au vue des exigences du cahier des charges des Forces aériennes en parfaite adéquation avec les nouvelles menaces, la proposition du M346 est une farce :

Le M346FA est issus d’un aéronef école et non d’un intercepteur multirôle. De plus, l’appareil en version combat (Light Attack) spécialisés pour l’attaque au sol légère peut tout au plus se défendre en matière d’interception à courte distance. L’appareil ne dispose pas de radars modernes de type AESA avec une portée suffisante. Pires, l’avion ne possède pas la postcombustion et encore moins le nouveau mode « Supercroisière ». De plus, le M346FA ne répond pas à la norme QRA15 de l’OTAN en termes de décollage en moins de 15 minutes ! Le M346 ne peut donc pas assurer un rôle de police du ciel 24/24, soit le minimun demandé.

Incohérences et imprécisions

Le rapport précise qu’il est primordial pour la défense suisse fonctionne en réseau, hors le M346FA ne possède pas la puissance électronique pour fonctionner en réseau !

Le rapport dit : La Suisse devrait plutôt envisager un avion de combat plus petit avec une vitesse suffisante. Quelle vitesse ? On ne sait pas.

Le rapport dit : le service aérien en Suisse s’effectue dans une zone relativement petite et peu menacée. Sauf, que notre pays à la plus forte densité d’avions de ligne au quotidien, plus de 3000 et que justement la petite taille du territoire justifie un avion qui accélère vite pour rejoindre un aéronef en difficulté dans le cadre de la Police du ciel.

Le rapport justifie l’achat du M346 par le fait que le jet  d’entraînement u M-346 FA permet aux pilotes de s’entraîner au mieux. En Suisse notre avion d’entrainement est le Pilatus PC-21, moins cher et plus économe que le M346. Pourquoi donc, acheter un doublon ?

Le rapport justifie l’achat d’un système sol-air pour défendre l’espace aérien, mais ne semble pas comprendre que dans notre pays montagneux, il faut une détection au-delà des montagnes et qui puisse voir en direction du bas (vallées). Seul un avion haute performance en est capable.

Déni et prise de position hasardeuse :

Sous un déni de réalité, le rapport commandé par le PS néglige l’essentiel et les réalités terrains de notre pays. Plusieurs données transcrites sont fausses ou incomplètes.

Le DDPS a pris soin de tester quatre avions de combat et deux systèmes sol-air, selon un cahier des charges précis dans notre pays, afin de vérifier le bon fonctionnement des systèmes, l’adaptation de ceux-ci au sein de notre topographie et de notre budget. Les résultats ne sont pas encore prêts, car l’analyse est rigoureuse. Mais ce rapport donne son propre résultat sans aucun test : le M346FA et le Patriot. Les concurrents vont apprécier.

Mais ne vous trompez pas Le PS ne votera jamais l’achat du M346/Patriot, ni aucun autre projet, le but étant de tromper nos citoyennes et citoyens devant la votation qui s’annonce !

L’amateurisme ni l’espoir ne sont des solutions !

Fig1 : détection improbable proposée par rapport qui néglige la topographie de notre pays, Il s’agit clairement d’un mensonge.

Fig2 : réalité d’une surveillance à 360° en jaune du radar RAPIER limitée par la topographie.

Note : hormis, mes connaissances en aéronautique, j’ai fonctionné comme Chef d’Unité de feu RAPIER de 1996 à 2004 avec une qualification tirs réels en 2002 aux Hébrides en Ecosse. 

 

 

Australie : le F-35 serait-il une erreur de casting ?

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La question a de quoi surprendre, mais vient d’être rendue publique par le très sérieux Lowy Institute* australien. La question fait suite à l’intervention deux hauts responsables de l’Armée de l’air australienne (RAAF) qui affirment que le nouvel avion interarmées, Lockheed-Martin F-35A, qui entre actuellement en service est inadéquat pour les futures opérations d'attaque.

Décision trop rapide ?

Cette affirmation faisant suite au fait que l'Australie avait commis de graves erreurs dans la structure de ses forces et la réflexion de ses besoins futurs. Si, l’on se remémore l’historique de l’achat du F-35 par l’Australie, on se rappellera que le pays a rapidement rejoint le programme F-35 en 2002. Il n'y a pas eu d'appel d'offres ni d'évaluation formelle. D’ailleurs à l’époque, il ne pourrait pas y en avoir, car l’avion existait sur catalogue avec un calendrier de livraison et un coût inconnus et ceci alors même qu’il était considéré comme l’achat d’équipement de défense le plus coûteux jamais engagé par l’Australie.

La décision d’opter pour le F-35 de manière rapide et soudaine  a surpris beaucoup de monde. Il faut savoir qu’à l’époque un Livre blanc sur la défense avait été publié par le gouvernement Howard en 2000. Celui-ci  prévoyait un processus décisionnel exhaustif qui examinerait diverses options en matière de structure de la force, notamment des avions de combat à rôle unique, des avions à rôles multiples, des missiles à longue portée et des avions sans pilote.

Le chef de l'armée de l'air de l'époque avait expliqué publiquement la raison de la précipitation inattendue d'acheter des F-35. Malheureusement, peu après la décision, le F-35 a commencé à souffrir de problèmes techniques, d’une croissance des coûts et de longs retards.

Surcoûts et  normes différentes :

Les deux premiers F-35A australiens ont été livrés à la fin de 2018, les neuf derniers étant prévus pour le milieu de 2023. Ces derniers devraient être la version du Lot 15 du Bloc 4, la norme entièrement développée largement envisagée dès 2002. Les autres, comprenant six normes différentes de construction provisoire, seront ensuite progressivement modernisées pour adopter cette configuration définitive.

Les appareils du  Lot 15 ont subi des modifications matérielles et logicielles importantes. Le système complet de maintenance et de support, les simulateurs et les centres de formation devront également être modernisés. Cela prendra du temps et de l'argent supplémentaire, mais il n'y a pas d'autre choix. S’ils ne sont pas modernisés, les anciens F-35, soit : la quasi-totalité de la toute nouvelle flotte de la RAAF deviendront difficiles à maintenir ou à mettre à jour avec les futurs logiciels et deviendront progressivement déficients sur le plan opérationnel.

L’arrivée des neuf appareils du lot 15 permettra à la RAAF de déclarer sa capacité opérationnelle finale et de commencer à boucler le projet d’acquisition. Mais cela veut dire qu’en 20 ans, le projet a glissé de 10 ans.

Ce retard a rendu nécessaire la mise en service d'un autre avion de combat, le « Super Hornet » de Boeing, afin de combler le vide. En finançant cela, le projet global de capacité de combat aérien présentait le plus grand dépassement de coûts de toutes les acquisitions de défense australienne de l'histoire, en termes absolus.

Le F-35 un faux pas stratégique ?

En 2017, l'US Air Force a examiné ses programmes de combat aérien et a déterminé que, tout bien considéré, le F-35 serait incapable de pénétrer dans un espace aérien défendu après 2030. La structure des forces de la RAAF serait donc déjà dépassée, incapable de stopper une puissance hostile dans la région indopacifique. Les officiers australiens appellent maintenant à une «réinitialisation», avec de nouvelles dépenses importantes et éventuellement à l’acquisition de bombardiers avancés, de missiles de croisière et d’avions sans pilote,  une liste exhaustive qui rappelle le Livre blanc du gouvernement Howard de 2000.

Il est intéressant de lire l’analyse du Lowy Institute qui précise que la décision d'acquisition du F-35 a été prise indépendamment de la structure globale de la force aérienne australienne. A l’époque, la RAAF s'est concentrée sur l'acquisition de F-35, plutôt que sur la création d'une capacité de défense des bases aériennes à partir desquelles ils pourraient opérer. Les capacités de la Chine en matière d’attaques de missiles à longue portée signifient désormais qu’en temps de crise, la RAAF pourrait être mal avisée de déployer des F-35 sur les bases aériennes de l’Asie du Sud-Est. Avec le temps, cette vulnérabilité pourrait également s’appliquer aux bases septentrionales de l’Australie.

Certains ont estimé que la décision concernant les F-35 était urgente en 2002. Cette perception parait moins évidente rétrospectivement. Un rapport sur les structures et la composition de la Force aérienne devrait apparemment être mis en place au début de 2020. Une nouvelle prise de décision précipitée aujourd'hui peut produire des résultats médiocres et de longs retards en aval. Une répétition de l'acquisition du F-35 devrait être évitée.

Pour explique ce qui ne va pas, la RAAF, tout comme l’US Navy expliquent que le radar du F-35 ne peut effectuer que des recherches à faisceau étroit, plutôt que des recherches à grande distance de navires en mer ou au sol, par exemple. La capacité de frappe en profondeur s’en rescent cruellement, De plus, l’avion ne peut effectuer de frappes longues distance, laissant ainsi l’avantage à l’adversaire.

Autre contrariété, le F-35 est conçu pour être avant tout un avion de frappe air-sol, cependant limité en terme d’emport de charge et de rayon d’action, mais capable de se défense. Le F-35 a été conçu pour être furtif, en réseau et doté de capteurs exceptionnels, mais avec des performances aérodynamiques qui le rende moins  bon qu’un F-16 ou F/A-18 « Hornet ». La réponse est que le F-35 ne peut pas rivaliser avec le F-22 en tant que chasseur de supériorité aérienne, il n'a jamais été conçu comme tel. Au sein de l’USAF, le F-22 apporte furtivité, conscience de la situation et performance au combat tandis que le F-15C dégage une énorme charge de missiles combinée à un radar incroyablement puissant, les deux systèmes se complète en multiplicateur de puissance. Hors, le F-35 n’apportent pas cette complémentarité en profondeur au sein de la RAAF ni de l’US Navy d’ailleurs. La faiblesse de la RAAF repose donc sur la mauvaise redondance du F-35 dans son organisation.

D’autres critiques montrent du doigt les problèmes rencontrés par l’utilisation récente du F-35 au sein de la RAAF. Et notamment les problèmes de fonctionnalité, de cybersécurité (des données de F-35 australiens ayant étés hackées l’année dernière**) et de souveraineté des données associés aux systèmes logistiques ALIS. Et pour terminer, la chaleur produite par les gaz d'échappement de la tuyère, lors de l’utilisation de la postcombustion provoque des «bulles d'eau» sur les matériaux absorbant les radars (RAM), les surfaces de la queue et des dérives horizontales. Ces dommages causés par la chaleur compromettent l'intégrité structurelle de l’arrière de l’avion. Les capteurs sensibles enfouis dans la peau des surfaces de la queue arrière peuvent également s’avérer susceptibles d’être endommagés. Depuis ce type d’incident, les pilotes de F-35 ne peuvent plus utiliser de postcombustion pendant plus de quatre-vingts secondes à Mach 1,3, et quarante secondes à Mach 1,4. Pour réinitialiser l'usage de la postcombustion, les pilotes doivent attendre ensuite trois minutes de vol pour laisser refroidir l’arrière de l’avion.

Réfléchir à l’avenir :

Avant d'entreprendre un examen «urgent» ou de se précipiter pour acheter un nouvel avion de combat, il est essentiel de se pencher sur la méthodologie utilisée, lors de la conception de la future force. L’Australie va se plonger dans une profonde réflexion en vue du recadrage de l’organisation et de l’acquisition de matériel pour l’avenir.

(Source: Lowy Institute; publié le 10 novembre 2019)

Notes :

*le Lowy Institute est un groupe de réflexion indépendant qui travaille sur les questions politiques, économiques et stratégiques internationales du point de vue de l'Australie.

**la valeur des données hackées n’est pas connue officiellement.

Photo : F-35A de la RAAF @ RAAF